La chance fait-elle de vous un bon photographe ou un photographe chanceux?

À la fin de mon Workshop de Photo de Rue à Bruxelles j’ai posté sur Instagram les dix meilleures photos que j’y avais prises. Le like de  Matt Stuart, m’a particulièrement enjoué, notamment parce, j’avais participé à son atelier dans cette même ville en 2018, et que même si l’expérience m’avait complétement conquis, mes photos d’alors ne m’avaient pas vraiment emballé.

Woman in pink dress with funny shade on folder she is carrying

Son commentaire enthousiaste sur l’image ci-dessus, dans lequel il soulignait la réussite de l’ombre projetée sur le carton à dessin m’interpella car, à vrai dire, je ne l’avais pas remarquée au moment d’appuyer sur l’obturateur, pas plus que je n’y avais ensuite prêté une attention particulière en produisant la photo finale.

 

UNE BONNE ÉTOILE

Bref, la chance m’a souri. Là, où les neuf autres clichés de ma sélection rendaient tous, à peu près compte de la construction d’instants que j’avais pré-visualisés, c’est celui-ci qui, d’après Matt, produisait un réel impact, cela grâce à un élément auquel je n’avais même pas porté attention. Tant et si bien que, malgré la force de ma photo, j’avais plus de mal à la  « posséder » ou à en reconnaître la juste valeur, en comparaison avec mes autres images.

Si je m’étais placé pour saisir l’opposition entre la direction du panneau de signalisation et celle de la marche de la femme, en ayant également anticipé le choc visuel provoqué par le contraste des couleurs vives, mon œil n’avait, en revanche, pas décelé l’élément essentiel de l’image, celui qui justement, exalte au -delà d’une juxtaposition assez standard. Cette ombre allongée incarne ce que Roland Barthes appellerait le punctum de la photographie – « cet accident qui me pique ».

Pour un mordu de sport comme moi, la notion de « posséder » une image ou de lui attribuer un sentiment de valeur personnelle, m’évoque une analogie avec le football. Aucun doute que l’émotion est différente, quand, marqué par le mur de défense, tu frappes parfaitement ton coup franc, avec un atterrissage dans la lucarne droite (à la Léo Messi !) ou bien que, par un heureux hasard, ton tir, dévié par le mur, fasse le gardien plonger à gauche, alors que ton ballon, à l’inverse, file dans le filet. Le score reste le même : un but marqué mais le sentiment d’accomplissement individuel, n’a rien à voir.

BARCELONA, SPAIN - OCTOBER 06: Lionel Messi of FC Barcelona scores the 4-0 after shoot a free kick during the Liga match between FC Barcelona and Sevilla FC at Camp Nou on October 06, 2019 in Barcelona, Spain
Photo by Eric Alonso/MB Media/Getty Images

 

UNE VISUALISATION EN TEMPS RÉEL

Voici un autre exemple de mon travail pour approfondir la notion de hasard dans la photographie de rue.

Woman in red coat by green glass tramway stop, woman in background lit up green

Depuis la rénovation de la gare de Nantes et de son parvis extérieur, l’abri de tram, à proximité, m’a toujours intrigué, notamment en raison de ses parois en verre coloré, teinté vert, avec des jeux de lumière propices à la création infinie d’images. Ce jour-là, lorsque j’ai repéré la femme en rouge au premier plan, illuminée par les rayons frais de l’hiver, j’ai pris quelques images et je me suis rapproché.

L’enseigne du café, en arrière-plan, m’a procuré un élément supplémentaire sur lequel focaliser et venir structurer mon image. A ce moment-là, j’ai remarqué la dame âgée, entrant dans le champ sur le côté gauche de l’image et j’ai réalisé qu’elle ajouterait un point d’équilibre intéressant dans l’image. Par contre, au moment où j’ai déclenché l’obturateur avec mon œil collé au viseur, avais-je vraiment vu la lumière verte qui se projetait sur elle ? Je ne peux l’affirmer avec certitude, alors même si je suis très satisfait du résultat, je ne suis pas totalement convaincu que tout le mérite de cette image me revienne.

 

VEINE ET DEVEINE – SUIVRE LE MOUVEMENT

Et pourtant, n’est-ce pas s’auto-flageller que d’endosser l’habit du puriste ? Indéniablement, le flux constant au cœur de l’environnement urbain, rend en effet, quasi impossible, le contrôle absolu de qui se retrouve dans le cadre final.

foregrand hand hovering over background couple walking in the rain

De plus, n’est-il pas défendable qu’en photographie de rue, avec son lot immanquable de frustrations, de presque ratés et même de malchance (une silhouette venant gâcher un cadre parfait à la dernière seconde), il vaut mieux savoir accepter de bonne grâce les instants d’heureuse fortune quand ils s’offrent à nous. Bien sûr qu’être positionné, autant que possible, au bon endroit et au bon moment reste la gageure sous-jacente ; après cela, le hasard peut alors jouer son rôle. Empruntée à une autre référence sportive, j’aime la citation de Gary Player, le célèbre golfeur sud-africain, lequel, à plus d’un titre, a très certainement connu dans sa carrière, autant de déboires que moments de grâce et a déclaré  « plus je m’entraîne, plus je deviens chanceux. »

 

UN MINIMALISME GRAPHIQUE

Je me demande si mon style personnel en photographie de rue ne vient pas brider mon objectivité sur la question de l’impact bienfaisant du hasard. Fortement influencé par la précision géométrique des images de Cartier-Bresson, j’ai tendance à limiter, à un ou deux, les éléments entrant dans mes compositions. Dès lors, le contrôle et l’intention opèrent comme éléments clés dans la création de mes images. Ainsi, j’évite généralement les lieux qui fourmillent d’activité, où tout dans le cadre va s’entrechoquer à un instant précis.

Man in black in silhouette with yellow concrete architecture in foreground

La seule manière dont je me dégage parfois de ces principes directeurs, c’est lorsque je cherche à introduire du mouvement dans une image et qu’à cette fin, j’ai recours à des vitesses d’obturation lentes. Dans ces cas de figure, je me repose plus ou moins sur la capacité de l’objectif à voir différemment de ma propre perception et je peux même jubiler de ce que la chance ait été un des facteurs décisifs pour la création de l’impact distinctif de l’image.

people walking by Bank building in London with columns and moving car in foreground

L’énergie et le tension des images multi-couches

Dans le même registre, d’ailleurs, le travail méga créatif de Barry Talis, m’impressionne vraiment.

Il utilise des vitesses d’obturation lentes qu’il associe à la photographie au flash et il obtient des résultats toujours dynamiques, qui prouvent combien il maîtrise ce qu’il fait et ce vers quoi il tend. Il remplit le cadre d’avant en arrière, apporte des éclats de couleur, des vibrations qui sont totalement saisissantes pour le spectateur.

© Barry Talis

En même temps, avec des techniques aussi complexes, il est impossible de présager du résultat final dans son intégralité. Pourtant, au lieu de se sentir affaibli par le poids de la chance dans son processus créatif, Talis embrasse cet aspect imprévisible de la prise de vue dans toute sa splendeur – « J’expérimente avec différentes sources de lumière pour obtenir des résultats intéressants, j’aime être surpris quand je vois le rendu de la photo.»

 

Préparation et synchronicité

Dans le registre de la photo de rue, la part de chance que l’on invoque pour une image obtenue, dépend de combien le hasard a pesé pour la création du principal point focal d’intérêt de cette image. Mais ce qui sonne comme une évidence pour moi, n’en ai pas une pour tous les adeptes de cet art.

© David Gaberle, Tokyo 2015

Quand j’ai vu la photo ci-dessus dans l’excellent livre, Metropolight de David Gaberle, j’ai apprécié l’angle de vue, la singularité de la perspective, tout autant que l’harmonie des couleurs et la mise au point, inhabituellement placée sur l’arrière-plan et non sur la serveuse. Cependant, il va sans dire que ce sont les mystérieux deux points lumineux, en place des yeux de cette employée, qui ont vraiment retenu mon attention. Il s’agit là du punctum qui a provoqué la transformation de l’image et lui a conféré sa qualité unique de « réalité plus étrange que la fiction ». Et pourtant, même si David n’avait pas remarqué ce phénomène bizarre de réflexion au moment où il a déclenché, il se voit quand même comme l’auteur à part entière de cette image.

Pour lui, le fait qu’il soit tombé sur ce même bistrot, où deux décennies plus tôt, Gueorgui Pinkhassov, dont il est le fervent admirateur, avait pris une de ses images, célèbres pour leur singularité énigmatique, tient plus du destin que du hasard.  Inspiré par cette coïncidence, il a saisi quelques clichés et il raconte : « puis, à un moment, j’ai juste regardé l’appareil et c’était comme si la foudre m’avait traversé. J’avais une photo que je n’avais même pas envisagé de capturer. L’intensité de l’émotion ressentie à ce moment-là, est toujours présente en moi. » 

© David Gaberle, Tokyo 2015

Il poursuit en expliquant : « bien souvent, je préfère découvrir une photo déjà prise dans mon appareil.  Pourquoi ? surtout, je pense, parce que si je sais à l’avance que la photo va être réussie pendant que je la fais, je suis moins enclin à apprendre de nouvelles choses sur le monde et sur la nature de la photographie elle-même. Bien sûr, la loterie de la chance entre aussi en considération. Dans ma langue maternelle tchèque, nous avons le dicton suivant : la chance arrive à ceux qui sont préparés. Alors, pour moi ce n’est pas la providence qui fait, tout d’un coup, les photographes de rue, tomber sur des photos sensas.  J’ai obtenu cette image après des années de pratique, à arpenter quotidiennement les rues, des heures durant et tous les choix antérieurs de ma vie m’ont amené à ce point.  C’est ce que je définirais peut-être comme une synchronicité plutôt que de la chance. Je pense que, se trouver au bon moment et au bon endroit, dépend plus d’une question de préparation et de discipline que d’un heureux coup du sort.»

 

Garder un point de vue objectif

Dans sa grande majorité, je partage l’opinion de David et pense, en effet, que le succès d’une image unique ne peut simplement se réduire à la fraction de seconde durant laquelle la lumière tombe sur le capteur de l’appareil.  Comme nous l’avons vu, la démarche de revendiquer le mérite du coup de chance, est propre à chaque photographe. Elle dépend du niveau auquel chance et accidents heureux sont intégrés à son approche visuelle et sa technique de prise de vue, sans oublier par ailleurs comment il/elle définit personnellement la notion de chance.

La photographie de rue, c’est aussi un jeu, avec, selon moi, des règles universelles et d’autres que chaque photographe s’invente. Je me suis positionné précédemment, par exemple, contre la photographie à hauteur de hanche, car en résumé,  je trouve que c’est un procédé plutôt fourbe par lequel on n’assume pas la responsabilité de ses actes. Mais peut-être que mes principes sont trop rigides, peut-être qu’il est temps de me lâcher un peu.

Woman on horse with Czech flag in front of a casino, woman in foreground passing with a phone

 

Intentions et Conséquences

En conclusion, j’aimerais introduire un parallèle avec un sujet passionnant auquel je me suis confronté durant mes études universitaires de philo. Il s’agit du concept de la chance moraleIntuitivement, nous supposons que nos valeurs éthiques sont uniquement fondées sur des intentions de jugement et qu’elles ne sont pas façonnées par des facteurs indépendants de la volonté d’une personne. Mais Thomas Nagel et Bernard Williams ont contesté la cohérence et l’intégrité de ce point de vue.

Prenons par exemple, les cas d’un premier conducteur éméché qui, au volant, percute un enfant (appelons-le « conducteur  malheureux ») et qui pourrait être jugé plus sévèrement qu’un second, ivre aussi, mais qui lui ne cause pas d’accident (appelons-le « conducteur chanceux »). Pourtant, l’unique différence significative entre les deux cas, réside dans le fait qu’un enfant jouait sur la route sur le chemin du retour du conducteur malheureux. En d’autres termes, c’est la chance ou la malchance consécutive qui s’immisce pour former nos jugements.

De même, en photographie, les jugements que nous portons sur le rôle de la chance ne sont ni noirs ni blancs et peuvent parfois s’avérer contre-intuitifs. Tout bien considéré, je pense que plus vous travaillez dur, plus vous vous forgez une discipline dans le monde de la photo de rue et par ricochet, plus vous créez votre propre chance et méritez les instants de grâce accordés par la providence ! Malgré tout, je garde la conviction que les accidents heureux restent des accidents heureux, et qu’en concédant la survenue de tels heureux coups du sort, on valorise l’importance de la chance et non celle d’un talent intrinsèque.

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