J’ai un truc à vous avouer. Photographier des inconnus me met souvent mal à l’aise. Voici une confession quelque peu fâcheuse pour quelqu’un qui communique sur sa passion pour enseigner l’art de la photographie de rue.

Je ferais mieux sans doute de m’expliquer un peu sur cet aveu : aujourd’hui, quand je suis dans la rue, je ne sens plus à l’aise de prendre des photos de personnes que je ne connais pas. Crise de la cinquantaine ? Aurais-je perdu de ma patate ? Où est passée l’approche insouciante de mes vingt ans?
Il y a peut-être un peu de vrai dans tout cela. Toutefois, je ne parle pas uniquement de la peur de me prendre une beigne ou de ce que l’on m’arrache mon appareil. Il s’agit également du fait que mon point de vue sur certaines questions s’est modifié au fil des années. Je pense notamment aux idées d’éthique et de responsabilité individuelle.
Ainsi, à mes débuts en photographie, une personnes âgée dans ‘’une situation cocasse ‘’ constituait la cible parfaite pour mitrailler. Aujourd’hui, je montre plus d’égards et exploiter ce genre de scène, dans laquelle apparaît la vulnérabilité des gens, ne me fait pas kiffer. Je poursuivrai avec cette notion de cible idéale plus loin.
Ici en France, dès que quelqu’un s’écrie devant moi ‘’ droit à l’image’’, alors que je m’apprête à le photographier, j’ai tout de suite envie de lui coller devant les yeux une sélection d’images iconiques de Brassaï, Doisneau ou de Ronis et de lui demander ce qu’il en serait du prestigieux patrimoine culturel français sans les œuvres de ces maîtres de la photo de rue ? Quand je me trouve dans l’espace public, même en France, je suis quand même libre de faire ce que je veux, non ?

Et pourtant …. En même temps, résonne dans ma tête la voix de Bieke Deeporter, décrivant sa gêne lorsqu’elle photographiait dans la rue –‘’ j’avais l’impression de voler quelque chose à ces gens…. La photographie, çà devrait être un dialogue ‘’.
Avec la photo de rue, il est difficile de réfuter ce postulat que l’on est sans cesse en train de prendre quelque chose sans jamais rien donner en retour. Avec mes photos, je n’ai pas la prétention de créer une œuvre sociale ou historique. Pour moi, c’est essentiellement un plaisir personnel. Même si durant mes études universitaires, je n’en étais absolument pas conscient, la photographie, plus particulièrement la photo de rue, correspond probablement bien à ma personnalité.
Souvent, je me sens comme étranger aux situations, j’éprouve simplement le plaisir d’observer et il se pourrait peut être même qu’une légère tendance au voyeurisme se niche au fond de moi. Saisir une scène à l’improviste ou encore réaliser que pour ‘’voler une photo ‘, je suis parvenu à m’approcher au plus près sans être remarqué, me procurent en effet une véritable poussée d’adrénaline (même si, en fait, j’avais été repéré !)

J’ai écouté Mark Steinmitz évoquant le charme transgressif de la photo de la rue. Effectivement, explorer des situations, où l’on sait ne pas être forcément le bienvenu, constitue toujours un défi. Au cours de ma carrière de photographe, et je ne pense pas m’avancer en affirmant que c’est le cas pour nombre d’entre nous, faire fi des réglementations des autorités en place, génère souvent les images les plus fortes. Qu’on nous impose par exemple lors d’événements officiels, de nous poster à un endroit précis, c’est justement cela qui nous incitera à faire à notre guise.
Il existe toutefois une différence certaine entre mon travail commercial et mes photos de rue. Dans mes réalisations corporate ou mariage, je cherche généralement à mettre en valeur les personnes à l’autre bout de mon objectif. Pas uniquement pour répondre aux attentes du client à qui je vais remettre ma facture, en fait, je tiens vraiment à capter mon sujet sous son meilleur angle. Dans la rue, il en va autrement, il s’agit de faire des photos à l’insu des gens. Ce n’est pas que je vais me focaliser sur les expressions ‘‘négatives’’ mais pour autant, les moments ‘’intéressants’’ sont souvent le reflet de toute une palette d’émotions affichées par l’espèce humaine.

Deux photographes me viennent particulièrement à l’esprit quand il est question d’éthique en photo de rue. La première est Diane Arbus. Bien qu’elle soit plus connue pour ses portraits posés ou semi posés, que pour ses instantanés, on reconnaît cependant dans son travail tout à fait l’esprit de la street. Elle nous donne à voir comment nous sommes souvent attirés par ceux qui ont l’air différents, en marge.


Elle, a poussé plus loin : une galerie d’êtres hors normes, parfois aussi appelés phénomènes. Ses images sont à la fois fascinantes et dérangeantes, comme le reflet de notre propre vulnérabilité. Je pourrais indéniablement consacrer un article entier à son travail mais pour ce qu’il s’agit de la photo de rue, ce qui m’intéresse, c’est notre définition du ‘’sujet’’ et comment dans notre écriture photographique, nous portons souvent un jugement sur ces personnes qui, d’une façon ou d’une autre, sortent de la norme.
Le deuxième photographe est Martin Parr. Toute son œuvre, en tout cas, depuis ses débuts couleur, repose sur la notion de faire apparaître le ridicule dans l’ordinaire . Dans ses images, la question centrale est de décider si celles-ci se font simplement le miroir de l’absurdité de la culture consumériste avec son engouement frénétique pour les activités de loisirs, ou si au contraire, il prend une part active pour railler ses sujets et délibérément réalise leur portrait ‘’ sous un angle peu flatteur’’. Nous sommes sur un terrain parfois glissant. Cataloguer Parr de cruel et cynique serait quelque peu âpre, même si la bienveillance ne se révèle pas comme une caractéristique prépondérante de ses images.


Ces deux exemples illustrent combien il est délicat d’évoluer sur cette frontière souvent étroite du respect dont on se doit de faire preuve lorsque l’on photographie des inconnus dans la rue. Çà serait, à coup sûr, carrément rasoir si on ne faisait des images que de gens tout sourire ou encore, si la photo de rue se bornait à des jeux visuels d’ombre et de lumière. Pour autant, cela n’exclut pas le besoin de s’interroger pour vérifier si prendre des photos d’une personne, à son insu, est toujours la juste décision à prendre dans une situation donnée.
De la même manière, je fonctionne toujours, ayant en tête le principe suivant : si je ne suis pas en capacité de photographier une scène à travers le viseur, alors cette photo ne doit pas être faite. Je suis cette règle d’intégrité personnelle. Si je ne suis pas assez courageux pour regarder mon sujet directement à travers l’objectif, alors j’estime que je ne respecte pas les règles (tacites) du jeu. Dans les transports publics, en maintes circonstances, j’ai eu cette tentation irrépressible de faire une photo ‘’à l’aveugle’’avec l’appareil juste au corps, mais, chaque fois, je finis par me retenir et je décide de voir si j’ose cadrer dans le viseur.

Je suis bien au fait de ces boîtiers dernière génération, sans miroir, avec écran orientable et tutti quanti, offrant de nouvelles possibilités de regarder et de réaliser ses photos autrement, mais, pour moi, c’est au pire une façon de tricher, au mieux une ruse de fourbe, et dans les deux cas, cela me met mal à l’aise. La fin ne justifie pas toujours le moyen.
Je suis à peu près certain que ma position sur les questions de responsabilité ou d’intégrité personnelles en photo de rue, continuera à évoluer. Ce n’est ni tout noir ni tout blanc. D’ailleurs, les raisons qui nous poussent à photographier des inconnus, demeurent souvent assez complexes. On ferait peut-être mieux, de tout bonnement suivre son instinct et de ne pas ‘’perdre de temps’’ en se posant toutes ces questions. Ceci dit, je crois avant tout, qu’il est important d’être en accord avec ses propres valeurs fondamentales. C’est cela qui, d’une manière ou d’une autre, détermine notre façon de voir et que nous exprimons en captant les moments intimes de nos co-citoyens dans l’espace public.
Merci Tim pour cette analyse. C’est un sentiment que je partage complétement. En même temps en ce moment grâce au Covid l’anonymat derrière le masque nous facilite la tache.
Approche très intéressante. J’y souscris totalement.
Article passionnant, merci ! Je ressens également ce plaisir coupable de la transgression quand je photographie dans l’espace public à l’insu de mes sujets… Quant à la prise de décision sur l’opportunité de saisir un moment, je préfère ne pas me poser la question lors du déclenchement. J’essaye de me rapprocher au plus près de mon instinct, sans me laisser perturber par l’analyse. C’est lors de la sélection que je décide si un cliché est en phase avec mon éthique, dont je confirme le caractère mouvant au fil du temps !
Bonne journée,
Ben
Merci Benjamin pour ton commentaire et point de vue. Au plaisir de se croiser un jour dans nos déambulations urbaines ! Tim