Pas besoin d’être juif pour être photographe

Mais ça peut parfois aider ! voici pourquoi.

Fin 2020, j’ai été convié à contribuer à un podcast français intitulé « Les passeurs des clés », dans lequel l’écrivain et journaliste  Cyril Lichan interviewe un large éventail de personnes, parmi eux des professionnels de la restauration ou de la musique, mais également des sportifs ou encore des soldats, et les encouragent à partager avec les auditeurs certaines des leçons clés que la vie leur a enseignées.

Le programme comprend un moment – interlude photo – et j’ai été invité à choisir parmi mes photos celle que je préfère et qui est  ensuite présentée à l’invité de la semaine suivante. Sélectionner une image sur 30 ans de travail n’est pas tâche aisée, pourtant, je me suis décidé assez rapidement pour la photo ci-dessous, qui, à bien des égards, s’est imposée comme ma photo signature.

Black and white picture of man walking under as semi -open roof that casts strong diagonal shadows on him, by the Dead Sea in Israel. street photography Tim Fox

D’un point de vue photographique, elle coche les bonnes cases : une belle lumière, un contraste élevé, des lignes géométriques, un certain sens du mystère, une note d’humour – il s’en dégage un équilibre entre tension et tranquillité, capturé entre les quatre angles de mon appareil photo argentique Leica – un véritable « moment décisif » à la Cartier-Bresson !  Plus important peut-être encore, d’un point de vue personnel, cette image coche également d’autres cases clés car je l’ai prise sur les rives de la Mer Morte, lors de ma première visite en Israël. Voyage de villégiature, j’y ai aussi néanmoins trouvé l’opportunité d’en apprendre plus sur mes racines juives et de me connecter avec une identité plus profonde. Car, même si je ne suis pas religieux, je ne pouvais m’empêcher de ressentir une résonnance particulière sur un site d’une importance géographique, historique et biblique si cruciale.

 

Le regard d’un observateur externe

Bien que rien ne me prédestinait à devenir photographe, en jetant un œil par-dessus mon épaule, mon choix pour ce métier m’apparaît aujourd’hui comme une évidence. Le désir de saisir la réalité d’une façon telle, que l’on vient la transformer et ainsi offrir un regard nouveau sur le quotidien de notre environnement, nécessite un niveau de perception différent de celui dans la ‘’norme’’. Il présuppose la faculté de pouvoir porter son regard au-delà ‘’des sentiers battus’’. Pour le premier peuple de nomades que sont les juifs, c’est une composante quasi innée de leur psyché, celle de ne jamais vraiment s’enraciner dans un lieu ou un moment, définis mais de toujours regarder la vie à partir d’une perspective externe. 

En 2007, la BBC a produit la série inspirante, « Le génie de la photographie », en six parties toutes vraiment pointues. Dans l’un des épisodes, j’ai découvert les magnifiques photographies du photographe juif Larry Sultan (décédé malheureusement deux ans plus tard), avec un focus particulier sur son travail centré sur sa famille et intitulé « Pictures from Home ». 

Back view of man watching baseball game, while his wife stands by the window against deep green wall, facing the camera.
© Larry Sultan

Alors qu’il documentait un sujet avec lequel il était intimement lié, Sultan explique dans l’émission comment le rôle du photographe est de toujours se situer, autant que possible, en dehors de la situation. «Être photographe, c’est avoir cette pratique de maintenir une distance, de garder une certaine marge entre ce que l’on fait et comment on voit ».

Outre son traitement génial de la lumière et des couleurs, c’est son habileté à être à la fois acteur de la scène et observateur impartial, qui donne à ses images toute leur profondeur et leur poids.  La frontière entre la mise en scène et la spontanéité s’estompe et leur confère leur qualité photographique particulière.

Alors que son père en avait ras le bol de poser et s’asseyait pour suivre le match de baseball, sa mère restait plantée contre le mur, le regard transpercé par l’objectif.  Un jour, elle aurait déclaré « Je me fiche de quoi j’ai l’air tant que ça t’apporte la réussite », ce à quoi Sultan a réagi sans détours « il n’y a vraiment qu’une mère juive pour faire ce genre de sortie ! »

 

Un sens de l’humour

Cette faculté à l’auto-dérision, souvent utilisée comme mécanisme d’autodéfense en pied de nez à certains clichés, en autres celui d’une obsession pour l’argent, est très certainement enracinée dans la culture juive.

J’ai grandi avec les gags des Marx Brothers, avec Woody Allen et Jackie Mason et leur talent à saper l’autorité avec des répliques détonantes et à donner une voix à l’opprimé. Leur expression d’une vision du monde englobant, à la fois, tragédie et comédie, souvent entremêlées, est ainsi définitivement ancrée dans mon ADN.

Quand j’ai débuté dans la photographie, j’ai été épaté de découvrir qu’on pouvait aussi raconter des blagues à travers les images. « Personal Exposures » d’Elliott Erwitt  a été l’un des premiers livres que j’ai achetés. 

Two women laughing as they look up at a naked man, whose barre bottom we see from behind, taken in a nudist camp,
© Elliott Erwitt

Aucun artifice dans ses images, juste de merveilleux moments de vie réelle, capturés de son œil expert et qui, par son sens du cadrage et de la juxtaposition, provoquent le sourire.

Young couple, just married ,sitting on the fender of a car in America in the 1950's , with the words She got me this morning but I"ll get her tonight witten on the back windscreen
© Elliott Erwitt

Ses images me procurent une source d’inspiration constante et il est indéniable que j’avais à l’esprit des jeux visuels à la Erwitt dans certaines de mes premières photos de rue noir et blanc.

Reflection of a Policeman with Bobby helmet, in a mirror positioned on a panama hat stand at the Henley RegattaWoman with striped tee shirt looking at a zebra at London zoo

J’ai même été influencé par ses photographies de chiens !

Two woman looking into an elegant clothes chop while a dog sits between them looking at the camera, Nantes

Quelque part, c’est certainement vrai qu’en glissant de l’humour dans ses images, on cherche à attirer l’attention sur soi et à gagner en popularité, ce qu’avec ma nature plutôt réservée, je trouve personnellement plutôt compliqué à réaliser par des moyens plus conventionnels.

En fait, l’humour chez les juifs, c’est le moyen intellectuel qu’ils ont développé pour pouvoir briller et ainsi compenser leur manque d’aptitudes pour le travail manuel ou d’autres formes de prouesses physiques

 

QUELLES SONT LES COMPOSANTES D’UN NOM ?

Bien que j’aie été « baptisé » Timothy à la naissance, dès mon adolescence, on a commencé à m’appeler Tim.  Dans une certaine mesure, mon nom – Tim Fox – a peut-être même eu un impact sur ma carrière. Notamment ici, en France, où plusieurs fois au cours des 20 dernières années, on m’a demandé si c’était mon vrai nom ou mon « nom d’artiste » ! Probablement parce qu’il est facile à mémoriser et aussi en raison de sa sonorité rythmique. 

Par contre, à mon nom, personne ne devinerait que je suis juif. Mon père, d’ascendance d’Europe de l’est et arrivé en 1939 au Royaume-Uni, comme réfugié en provenance de Berlin, portait alors le patronyme Kvaszes. Puis, au moment de sa naturalisation britannique, il a adopté la version anglicisée du nom de jeune fille de sa mère afin de s’intégrer plus facilement dans son pays d’adoption.

Mon cas personnel fait écho à celui de plusieurs photographes juifs illustres, lesquels ont aussi changé de nom pour faciliter leur assimilation et éviter l’antisémitisme manifeste ou latent dans leurs pays d’adoption. Deux des exemples les plus connus sont ceux de Robert Capa et Man Ray.

Le premier, né en 1913 à Budapest sous le nom d’Endre Ernő Friedmann, adopte son pseudonyme dans le Paris du milieu des années 1930, d’abord en association avec sa compagne et collaboratrice, la photojournaliste Gerda Pohorylle, et ensuite, une fois établi en nom propre. On raconte qu’il aurait choisi le nom de Robert Capa pour sa consonance typiquement américaine. Cette utilisation d’un pseudonyme collait très bien à sa personnalité de photographe flamboyant, animé par le goût du risque, se plaisant tout autant aux côtés des stars hollywoodiennes qu’au cœur de la dernière zone de conflit.

© Robert Capa

Man Ray naît en Pennsylvanie en 1890 sous le nom d’Emmanuel Radnitzky. Même si son changement de nom tient au souci de sa famille d’éviter la discrimination à l’approche du 20ème siècle en Amérique, l’artiste a toujours revendiqué sa nouvelle identité comme expression de son esprit révolutionnaire et libertaire. Les deux courtes syllabes résonnantes de son nom, en référence à l’humanité universelle et à la lumière, lui laissent la liberté de poursuivre la vie d’artiste qu’il veut vivre à Paris au début des années 1920. Plus qu’un nom, l’identité de Man Ray est devenue un symbole d’avant-gardisme, un synonyme d’un désir d’expérimentation et d’une nouvelle définition de la portée du médium photographique. Une marque de fabrique à l’instar de celle que le photographe portraitiste Félix Tournachon avait assumée quelques décennies plus tôt, sous le pseudonyme de Nadar. En effet, Man Ray devint tellement associé à sa personnalité artistique qu’il niât toujours que ce n’était pas son nom de naissance. Et puis, comme le commente Philippe Sers dans un livre photos de Ray, « il a réussi à garder le statut d’étranger toute sa vie, tant en Amérique, son pays natal, qu’en France, où il est mort. Il était extrêmement à l’aise dans ce rôle » dans la pure tradition de l’identité juive d’outsider.

© Man Ray

 

LE POIDS DE L’HISTOIRE

Outre les deux exemples cités ci-dessus, la liste des photographes juifs célèbres et celle des photographes célèbres, s’équivalent quasiment, ce qui s’avère encore plus flagrant pour les photographes américains du siècle dernier. Arbus, Winogrand, Frank, Leibovitz, Avedon, Levitt, Penn, Newton, Klein, Leiter, Strand, Ellen Mark, Haas, Stieglitz, Eisenstadt, Sherman, Meyerowitz, Weegee… et d’autres encore. Loin de moi l’idée d’ »un peuple élu » ou d’un don inhérent aux juifs, mais ce constat ne peut cependant résulter d’une simple coïncidence. Qu’est-ce qui a bien pu pousser toutes ces femmes et tous ces hommes, avec leurs différentes spécialités, à vouloir laisser leur empreinte du monde dans lequel ils évoluaient, sur une petite bande d’émulsion de gélatine contenant des cristaux d’halogénure d’argent ?

Comme je l’ai précisé plus haut, la notion identitaire du juif  « étranger  » a, selon moi, joué un rôle majeur. En effet, tous ces artistes se sont révélés de maîtres de « l’observation » qui se sont positionnés sur la question de leur appartenance à la communauté dans laquelle ils vivaient mais aussi, sur celle de se comporter comme des étrangers.

Quoique plusieurs des photographes cités aient œuvré avant la Seconde Guerre mondiale, l’impact et les cicatrices de l’Holocauste ont certainement favorisé le lien grandissant entre judéité et photographie, de manière consciente ou non.  Après la noirceur des horreurs perpétrées dans l’ignorance du monde extérieur, il devenait vital de sortir à nouveau et de documenter visuellement la vie quotidienne : pour témoigner de la valeur de chaque histoire individuelle et pour transmettre aux générations futures.

Personnellement, même si longtemps, j’ai désespérément cherché à m’intégrer à la meute, je n’ai jamais souffert de discrimination. L’acceptation de ma judéité me permet aujourd’hui de revendiquer ma différence et de donner libre cours à mes instincts artistiques. Je n’ai pas envie de prendre des photos, semblables à celles de tout le monde ; J’ai toujours à cœur de saisir un moment, de créer une esthétique en y exprimant mon point de vue unique. 

Les traumatismes et les bouleversements traversés par mes parents, il y a maintenant 80 ans, m’ont sans doute laissé avec certaines insécurités. Mais de leur histoire, je tire aussi une force intérieure. Une volonté de réparer certaines injustices. Une ambition de faire mes preuves, sans avoir peur d’y mettre de l’huile de coude et de montrer que ce j’exprime, possède une réelle valeur. Je les remercie pour tout leur amour, leurs sacrifices et leur soutien pour que je puisse bénéficier de cette liberté.

My parents, Erika & Manfred, photographed in 1961.

 

 

Tags

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *